Essai
L’hypersexualisation du corps féminin

Pratiques et représentations
Pour traiter de cette question de l’hypersexualisation du corps féminin, je commencerais cette réflexion par mon rapport direct avec la scène. Il y a la scène de théâtre, mais aussi la scène drag.
Le drag est un art qui provient de la culture queer et qui, par conséquent, est le vecteur de revendications politiques. Le ou la performeur·euse développe un personnage permettant d’exacerber certains traits de sa personnalité, ou au contraire de proposer une représentation archétypale positive ou négative.
Dans ce cadre, l’usage de l’hypersexualisation permet à ces personnes de se réapproprier et de manipuler l’image de leur corps comme il·elle·s le souhaitent. La métamorphose des corps et l’usage presque outrancier des artifices s’affranchissent de l’injonction à rester naturel dans le cadre de l’embellissement. Cette injonction rejoint la large variété des doubles injonctions concernant la beauté féminine. Ainsi, la transformation des corps permet par exemple de questionner l’identité de genre.
Mais cette liberté a parfois un prix, lorsque le corps est reçu comme un objet de désir ou de dégoût. Ce prix peut aller de la drague lourde aux agressions physiques.
Si le drag vise à questionner le statu quo, on peut tout de même interroger l’institutionnalisation et la capitalisation sur les compétitions ou émissions de télévision émergentes.
Revendiquer l’hypersexualisation
Comme dans l’art du drag, des figures fortes font le choix de revendiquer l’hypersexualisation, ce choix faisant parfois polémique. Elsa Dorlin, à propos de la polémique sur le féminisme, ou non, de Beyoncé, déclare :
Il y a des féminismes. Dans le cas de Beyoncé, sa revendication de féminisme s’inscrit dans une tradition du féminisme afro-américain. Il a toujours travaillé à lutter contre le stéréotype de la femme noire hyper-sexualisée, hyper lascive. Sa manière de lutter contre ce stéréotype est de l’assumer et de se l’approprier pour l’incarner pleinement, incarner l’image de femme noire forte en pleine puissance d’agir.
Elsa Dorlin, France Culture, juin 2020
En effet, ce choix permet de se placer en opposition avec le modèle de la « lady », empreint d’un racisme et d’un mépris de classe banalisés. Ce modèle est axé sur la blanchitude1, sur la minceur, sur l’élégance qui montre un statut socio-économique élevé, sur une féminité apprivoisée et non menaçante2.
Mais la revendication de cette hypersexualisation peut apparaître comme une nouvelle contrainte pour atteindre la reconnaissance. De plus, la notion de women’s empowerment, que prône cette revendication, est un appel individuel à s’émanciper du système patriarcal, ce qui empêche paradoxalement de questionner le caractère systémique de ces violences.
L’empowerment est un processus de prise de conscience et de développement de compétences par lequel des femmes acquièrent une capacité d’agir de façon autonome, à la fois individuellement et collectivement, et peuvent donc s’émanciper du pouvoir et de l’influence qu’exercent les hommes sur elles.
Fortin-Pellerin, 2006
Sources
- Hammonds, 1994. ↩
- Schmeichel, Kerr et Linder, 2020. ↩
- Elsa Dorlin, juin 2020, Beyoncé lutte contre le stéréotype de la femme noire hyper-sexualisée en se l’appropriant pour incarner une femme forte, France Culture, Les Nuits de France Culture (première diffusion le dimanche 15 septembre 2019). Écouter
- Piazzesi, C. & Lavoie Mongrain, C. (2021). Les épreuves de la beauté et les paradoxes de la capacité de choix des femmes. Recherches féministes, 34(1), 47–64. doi.org/10.7202/1085241ar
- Fortin-Pellerin, 2006.